Fin des années sixties, années de révolution… Entre Mai 68 en France, ou la conquête de la Lune en pleine Guerre Froide, c'est une nouvelle conquête qui va fasciner les marins du monde entier : celle du premier Tour du monde à la voile, en solitaire et sans escale… Retour sur la course fondatrice du Vendée Globe : le Golden Globe Challenge, entre chavirage, évasion solitaire et suicide(s) !
22 Avril 1969, ça y est, il est de retour, au large de Falmouth, on aperçoit un ketch de 12m fendre la brume ! Après 312 jours de mer, c'est officiel, le marin vient de franchir sa ligne d'arrivée et remporte donc le Golden Globe promis au premier arrivant. Le tour du monde à la voile, en solitaire et sans escale n'est plus seulement un rêve surréaliste, il devient désormais accessible et réalisable ! Il sera même au final le seul arrivant de la course, aucun marin parmi les 8 autres skippers n'arrivera à passer la ligne d'arrivée et réussir à terminer leur tour du monde… Mais qui est le grand vainqueur de cette course ?
9 skippers au départ, 9 marins d'exception mais pourtant 9 aventures totalement opposées les unes des autres… Il y a tellement à dire sur ces portraits que je pourrais y consacrer 9 épisodes rien que sur cette seule course !
L'idée de cet événement provient du journal londonien The Sunday Times qui a entendu parler du projet de Bill King et de Bernard Moitessier de faire un tour du monde à la voile en solitaire et sans escale via les trois caps : Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn. Le journal promet alors deux prix : un globe fait d'or qui sera remis au premier arrivant (d'où le nom de Golden Globe Challenge) et un prix de 5 000 livres sterling à celui effectuant le tour le plus rapide. Le plus rapide n'est pas forcément le premier arrivant, vous êtes en train de vous dire ? Effectivement, contrairement aux courses classiques de nos jours, à l'époque, les marins pouvaient partir de n'importe quel port anglais situé au-delà du 40ème parallèle. Aussi, leur date de départ était libre entre le 1er Juin et le 31 Octobre 1968. Plus qu'une simple course, c'est un défi lancé par le Sunday Times ! Bernard Moitessier n'en revient toujours pas... Mais d'ailleurs, dîtes-moi, cette idée de tour du monde à la voile, en solitaire et sans escale, ne vous rappellerait-elle pas quelque chose ? Effectivement le Golden Globe Challenge fut une des deux courses fondatrice du Vendée Globe.
Côté contexte de navigation de l'époque, cela n'a plus rien à voir avec les conditions des marins de nos jours. Pas de GPS pour transmettre sa position mais aussi pour se guider, les marins ont donc une radio portative afin de communiquer leurs positions à la direction de course ! Aussi, la communication par satellite n'existe pas encore, les marins sont alors dans une des solitudes les plus totales !
Neuf marins au départ, donc ! Mais parmi ces neufs marins, quatre seulement arriveront à surmonter le terrible Océan Atlantique…
Les deux premiers à jeter l'éponge sont deux amis dans la vie de tous les jours. Côté expérience, ce ne sont pas des marins aguerris, Ridgway n'ayant qu'une seule participation à une course de sa vie tandis que Blyth, lui, n'a jamais été skipper ! Malgré tout, ces deux compères savent une seule chose : c'est qu'ils n'ont pas le mal de mer… Certes, ils n'ont peu (voire pas) d'expérience de skipper, mais ce sont des têtes brûlées ! Deux ans auparavant, ils ont traversé l'Atlantique à la rame en duo après plus de 92 jours de mer ! De nos jours c'est déjà un exploit, alors imaginez un instant ce que cela représentait plus de 50 ans en arrière, durant les Trente Glorieuses ! Revenons à notre course. John Ridgway, alors parti dès le premier jour de la course le 1er Juin 1968 est le premier à abandonner le 21 Juillet en accostant au Brésil, en se rendant compte que son bateau n'est pas assez prêt pour affronter les quarantièmes rugissants car il commence déjà à se fissurer en deux… Son ami Chay Blyth, ne fera pas beaucoup mieux. Lui qui était parti une semaine après Ridgway, n'ira pas beaucoup plus loin en abandonnant sur la côte Est de l'Afrique du Sud le 13 Septembre. Mais cette aventure lui a donné une idée encore plus folle, il deviendra quelques années plus tard le premier homme de l'histoire a avoir effectué un Tour du Monde à la voile en solitaire, et sans escale, mais à l'envers !
Alex Carozzo, l'italien aura encore moins de chance que ces deux premiers concurrents… Il fait construire un bateau spécialement pour la course, qui s'avérera être sûrement le bateau le mieux conçu pour cette aventure. C'est le bateau le mieux conçu, certes, mais son bateau n'était pas prêt à temps… Il a donc “largué les amarres” le 31 Octobre 1968, date limite du départ, mais est resté au mouillage au large du port en terminant la préparation de son bateau sans aucune aide extérieure. Il partira finalement une semaine plus tard mais devra abandonner après seulement dix jours passés en mer après avoir eu un ulcère à l'estomac…
Les deux derniers à ne pas être entrés dans l'Océan Indien sont les skippers Loïck Fougeron et Bill King. Alors qu'ils sont partis d'Angleterre à deux jours d'intervalle les 22 et 24 Août 1968, ils se font violenter dans les mers de l'Atlantique Sud à cause d'une violente tempête… King chavire le 31 Octobre au cœur de vagues dantesques et d'une houle de 15 mètres, et brise son mât. Il doit alors rejoindre la ville du Cap en Afrique du Sud sous gréement de fortune… Fougeron de son côté, sera pris au cœur d'une tempête au large de l'île de Tristan da Cunha, située à mi-chemin entre l'Uruguay et l'Afrique du Sud. Son bateau se fera prendre dans une lame, ses mâts sont encore debout, mais son bout dehors est plié en deux, il est plus prudent de renoncer. Il a été pris “dans ce chaudron affreux qu'était devenue la mer” comme il a écrit quelque temps plus tard. Cette aventure lui fait naître un rêve, un objectif de vie : réussir à passer le Cap Horn. Après une nouvelle tentative infructueuse, il parviendra, huit ans après son premier essai, à doubler ce fameux rocher mythique qui lui laissera tant d'étoiles dans les yeux…
Ils ne sont plus que 4 encore en course pour le Tour du Monde le plus rapide, et ces 4 aventuriers, vont, chacun leur tour, occuper la tête de la course à un moment donné.
Tout différencie ces 4 concurrents : de leur date de départ jusqu'à leur monture, Robin Knox-Johnston et Bernard Moitessier partant chacun sur un monocoque (plus fiable mais moins rapide) respectivement le 14 Juin et 22 Août tandis que Nigel Tetley et Donald Crowhurst choisissent de larguer les amarres à bord d'un trimaran le 16 Septembre et le 31 Octobre. L'ordre de départ est très important car cela place Knox-Johnston en tête pour aller remporter le Golden Globe en étant le premier à franchir l'arrivée, mais ses autres concurrents partis après lui auront des informations sur le déroulé de sa course, et pourront donc plus ou moins tirer sur leur bateau afin de gagner de la vitesse et donc, aller remporter le prix de 5000 livres promis au concurrent ayant fait le tour du monde le plus rapidement.
Leurs profils également sont très différents les uns des autres. Commençons par un focus sur le personnage Bernard Moitessier, en trois mots, rêveur, philosophe, imprévisible.
De nos jours, Moitessier est l'un des marins français les plus respectés et admirés, de par son sens marin, mais aussi de par son empreinte gravée dans la tête des milliers de français de l'époque s'intéressant au monde de la voile ou au voyage, au développement personnel, à une introspection de soi. Il est né à Hanoï en 1925, actuelle capitale du Viêt Nam mais faisant partie à l'époque de l'Indochine Française, c'est d'ailleurs durant son enfance et adolescence en développant des amitiés avec les pêcheurs du coin qu'il développe une passion pour la nature et particulièrement l'océan. Mais en 1967, il est pris de remords d'avoir bâclé son dernier livre en l'ayant publié à la hâte, et songe même à mettre fin à ses jours. Il veut “se racheter”, et pour cela, quoi de mieux que de préparer une toute nouvelle aventure inédite afin d'écrire un nouveau livre sur son parcours et son aventure. Lui vient alors cette idée de tour du monde à la voile, en solitaire et sans escale dont le Sunday Times entendra parler et décidera de fonder le Golden Globe Challenge. Mais cette idée de course n'enchante pas particulièrement Moitessier qui préfère vivre une vraie aventure avec son bateau, certes, mais aussi une aventure sur soi plutôt qu'une course entouré d'autres concurrents.
Il décide de prendre la mer avec son Joshua, ketch de 12m devenu iconique à l'issue de la course.
Après des mois de négociations, il décide enfin de prendre part au Golden Globe Challenge, mais hors de question d'emmener avec lui tout le matériel de radio obligatoire. Tout cela ne sert à rien et ne fera qu'alourdir son bateau ! S'il veut transmettre sa position, il enverra avec l'aide d'un lance-pierre dans des bateaux qu'il croisera sur sa route son journal de bord, des courriers à adresser à sa famille, mais aussi des pellicules photo ainsi que des bobines de film. Un point c'est tout ! Il décide également juste avant le départ de laisser à quai les ancres du bateau, le moteur de secours, près de 400kg de chaînes, mais aussi de nombreux livres. Le gain de vitesse est optimisé et l'homme, s'il doit s'occuper durant le voyage, méditera sur sa vie et sur sa personne ou écrira son prochain livre. Dès que le temps le permet, il sort sur le pont rouge de son bateau et fait du yoga, bercé par le roulis des vagues sur sa coque. Il n'a jamais été aussi bien qu'actuellement et savoure chaque seconde de son voyage. L'homme est également un bon vivant, il a embarqué avec lui près de 15 litres de vin pour faire passer le temps sur son monocoque mais aussi un kit de pêche pour changer des boîtes de conserve et pouvoir manger du poisson frais.
Un autre concurrent de la course, Donald Crowhurst, vit quant à lui un début de course radicalement différent…
L'amateur mais passionné de voile est un brillant ingénieur en électronique mais aussi un esprit tourmenté. Son invention, le radiocompas qu'il nomme Navicator connaît un certain succès, mais malgré cela, les finances de son entreprise ne sont pas au mieux… Contrairement à ce que chantait Bashung, sa petite entreprise, elle, connaît la crise… C'est alors qu'il entend parler d'un tour du monde à la voile dont le plus rapide concurrent remporte la somme de 5000 livres sterling. L'occasion est toute trouvée et le voici n'ayant plus qu'une idée en tête. Il se met alors à la recherche d'un sponsor, qu'il trouve en la personne de Stanley Best mais qui met en garde son marin : s'il abandonne, il devra tout lui rembourser jusqu'au moindre centime ! Crowhurst décide alors d'hypothéquer sa maison ainsi que son entreprise afin de pouvoir acheter et préparer son bateau. Malgré tous ses efforts, il n'est toujours pas prêt alors que s'approche le dernier jour possible de départ. La nuit du 30 au 31 Octobre, il pleure toute les larmes de son corps dans les bras de sa femme, il n'a pas envie de partir, mais ne trouve pas le courage de renoncer… Qu'est ce que tout le monde penserait de lui ? Des années plus tard, le journal Libération nous fait part d'une conversation qu'il aurait eu avec sa femme : “Lors d'une nuit d'insomnie, Clare, sa femme, le supplie d'abandonner son projet de tour du monde. «Je suppose que tu as raison, lui répond Donald, mais tout cela est devenu trop important pour moi. Je dois aller au bout, même si je dois moi-même construire le bateau en route.»” Il décide de prendre la mer le 31 Octobre donc, à 14h00 en partance de Teignmouth, mais faux départ, il quitte seulement le port lorsque ses drisses s'emmêlent en tête de mât ! Retour à quai, puis un nouveau départ à 16h52 précisément ! Cette fois, ce départ sera le bon ! Durant les premières semaines de course, ses performances ne sont pas à la hauteur de ses espérances mais aussi des espoirs portés en lui ! Il écrit sur son journal de bord : “Ce satané bateau tombe en morceaux !”. Le 15 Novembre, soit 15 jours après son départ d'Angleterre, il se trouve encore au large du Portugal et estime déjà ses chances de survie à 50/50 ! Continuer, c'est foncer droit vers la mort, mais rentrer en Angleterre, c'est la ruine et le déshonneur… Il décide donc de foncer droit dans la gueule du loup et de continuer sa route vers le Cap de Bonne Espérance ! Soudainement, l'impensable se produit, l'anglais qui naviguait alors sur une moyenne de 60 milles par jour durant son premier mois, se met à naviguer à près de 150 milles par jour, soit deux fois et demi plus rapide. L'homme est reboosté, sa femme et ses supporters, rassurés !
Il se remet alors en course pour le Tour du Monde le plus rapide et les 5000 livres sterlings l'accompagnant. Mais la victoire du Golden Globe, il n'y songe pas, il est parti beaucoup trop en retard par rapport à certains concurrents toujours en course comme Bernard Moitessier ou Robin Knox-Johnston !
Robin Knox-Johnston justement, ancien officier de la marine marchande, décide lors d'une escale à Bombay, de faire construire un ketch de 12m de long. Voilà comment est né le fameux Suhaili, futur compagnon de route de Robin. Ensemble, ils larguent les amarres le 14 Juin 1968 de Falmouth. La descente de l'Atlantique se passe plutôt tranquillement pour lui, même s'il doit plonger sous son navire au large du Cap-Vert afin de colmater une brèche dans la coque. L'anglais, plutôt jeune, mais avec déjà une bonne gueule de marin à l'époque, se sent comme à son aise sur son Suhaili. C'est l'un des bateaux les plus petits de la flotte, certes, mais il sait qu'il peut tenir le choc, il a déjà fait un convoyage Bombay - Londres à son bord afin de tester sa fiabilité. Durant la course, il ne panique pas, même si l'Océan Indien n'est pas des plus calmes avec lui et fait chavirer le bateau à plusieurs reprises, le marin ne s'inquiète pas et s'arrête tranquillement réparer les dégâts. Mais étant en panne de radio, il ne peut que très rarement communiquer sa position avec la presse anglaise, cela ménage le suspense de son avancée sur le continent européen. Mais une nouvelle tempête pointe le bout de son nom au sortir de l'Australie. Il s'abrite pour cela en Nouvelle-Zélande mais s'échoue par mégarde sur un banc de sable. Un habitant du coin aperçoit la scène et court pour venir en aide au malheureux marin qui refuse catégoriquement l'aide du local qui est abasourdi et ne comprend pas pourquoi un marin en détresse refuse une aide pour remettre son rafiot sur les flots. Mais ce que le néo-zélandais ignore, c'est que le marin est en plein tour du monde à la voile et sans escale, mais surtout en solitaire. S'il se fait aider par une quelconque aide extérieure, il doit être disqualifié ! Après de longues minutes ou heures de lutte avec son bateau, Robin Knox-Johnston arrive à repartir, direction le Cap Horn, puis Falmouth ! Ouf, il s'en est fallu de peu…
Il franchit le Cap Horn le 17 Janvier 1969 après 217 jours de mer, mais seulement 19 jours avant Bernard Moitessier pourtant parti 69 jours après lui. Le français a donc repris 50 jours en mer à l'anglais et rentre donc en lice pour gagner lui aussi le Golden Globe, qu'on pensait promis à Knox-Johnston !
Moitessier ne fait qu'un avec son bateau. Joshua et lui sont en parfaite harmonie avec l'océan mais aussi tout ce qui le compose… Un jour, alors qu'il était paisible sur son bateau, il voit arriver des dauphins qui l'accompagnent et jouent avec son bateau. Non pas un dauphin, mais des dizaines et des dizaines, près d'une centaine de mammifères selon ses mots. Mais tout à coup, il remarque que quelque chose cloche… Dans son livre La Longue Route il raconte : “Ils ont l'air nerveux, je ne comprends pas !”. Pourtant ce que Moitessier n'a pas encore remarqué, c'est qu'il fonce droit sur des cailloux ! A partir du moment où il change de cap et se rend compte de son erreur, les dauphins se calment et recommencent à jouer avec son Joshua, il en est convaincu, les animaux ont voulu l'alerter du danger qui se profilait au loin. Un dauphin effectue même une grande pirouette dans les airs pour exprimer sa joie d'avoir sauvé Joshua et son marin. Le marin rêveur continue alors de cavaler vers le Cap Horn et comme annoncé tout à l'heure franchit le rocher mythique le 5 Février. Il ne lui reste plus qu'à remonter tout l'Atlantique et rentrer à Plymouth. Mais une idée commence à lui trotter dans la tête… Et s'il ne rentrait pas, que se passerait-il ? Il est bien en mer, se sent bien, fait communion avec les éléments, alors pourquoi rentrer dans un monde où tout se passe à 2000 à l'heure ? Alors qu'il allait avoir course gagnée et allait remporter les 5000 livres promis au concurrent effectuant le tour du monde le plus rapide, il décide de ne pas rentrer en Angleterre mais plutôt de continuer son chemin vers un deuxième tour du monde consécutif. Voilà, c'est ça Bernard Moitessier, un homme libre, qui préfère vivre comme il l'entend plutôt que de se faire dicter son existence par une société façonnée à l'identique pour tous les humains sur Terre. A quoi servent 5000 livres s'il n'est pas heureux par la suite ? A rien ! Alors que le défi déjà fou à l'époque, que certains pensaient infaisable était de faire une fois le tour du monde, Moitessier décide subitement de repartir pour un second tour. Alors qu'il franchit le Cap Horn, il décide de remonter légèrement vers le Nord pour ne plus être aux proies des icebergs, mais continue de faire route pour un second passage au large du Cap de Bonne-Espérance et du Cap Leeuwin. Son périple s'achève le 21 Juin 1969 où il accoste à Tahiti après avoir passé 303 jours tout seul en mer et après avoir écrasé le record du nombre de milles parcourus à la voile en solitaire et sans escale par un humain avec un record porté à près de 37 500 milles, soit environ 70 000 kilomètres.
Mais la course continue et ils ne sont désormais plus que 3 concurrents encore en route. Revenons sur la course de Donald Crowhurst qui commençait, après plusieurs semaines de galère, à utiliser les pleins potentiels de son bateau !
Rappelons le contexte, Crowhurst vient de subir plusieurs avaries sur son bateau préparé à la hâte, et estime qu'il avait seulement une chance sur deux de franchir la ligne d'arrivée de son tour du monde en vie ! Soit il rentre chez lui en Angleterre et devient ruiné et honteux à tout jamais, soit il décide de foncer toutes voiles dehors plein Sud, au risque de ne jamais rentrer… Il bat alors des records de vitesse impressionnants et est de retour dans le match pour le tour du monde le plus rapide ! Le 18 Décembre, il vient de passer quelques jours plus tôt l'Équateur et se situe désormais au beau milieu de l'Atlantique. Enfin pas tout à fait… En réalité, il navigue plutôt vers les côtes brésiliennes et sa position communiquée au reste de la planète est entièrement fausse ! Sa folle idée commence à se mettre en place, plutôt que revenir couvert de honte et de dettes insurmontables en Angleterre ou plutôt que de naviguer proche de la mort dans les quarantièmes rugissants, il décide de créer son propre voyage ! Il est fou, vous vous dîtes ? Mais qu'est ce que la folie ? Est-ce simplement communiquer de fausses positions à toute la terre entière ou est-ce foncer vers une mort certaine ? Il ne lui reste qu'une solution viable : le mensonge… De plus, à partir du moment où il ne gagne pas la course, les médias et les spécialistes ne se pencheront pas plus que ça sur son trajet et sur son journal de bord à l'arrivée. Du pain béni pour lui ! A l'époque, les bateaux ne sont pas équipés de balises GPS qui communiquent leurs positions en permanence, ils doivent transmettre par radio où ils se trouvent sur le globe tout en tenant à jour un carnet de bord, Crowhurst se sert alors de cette faille dans le système pour faire le tour du monde, sans jamais quitter l'Atlantique. Afin de ne pas être découvert, il commence à transmettre des positions de plus en plus floues au Sunday Times et va alors jusqu'à simuler une panne radio afin d'avoir la paix durant près de 11 semaines ! Il commence également vers le 6 Décembre à écrire un faux journal de bord qu'il remettra à l'arrivée afin d'appuyer la fausse véracité de son parcours autour du globe. Alors que toute la terre entière le croit au beau milieu de l'Océan Indien, lui vit des conditions beaucoup moins dantesques au large des côtes brésiliennes et argentines où son seul objectif est d'éviter les routes marchandes afin de ne pas se faire repérer, et donc démasquer. Mais malgré avoir évité les dangers des quarantièmes rugissants et des cinquantièmes hurlants, son bateau se détériore fortement et il ne peut plus continuer ainsi. Heureusement qu'il n'a pas continué son tour du monde sur ce bateau se dit-il, car sinon, il est sûr qu'il ne serait jamais revenu… Il décide même de se payer le luxe de faire une escale en toute discrétion afin de réparer son bateau et de continuer son voyage fantôme dans l'Atlantique Sud. Il s'arrête donc du 6 au 8 Mars 1969 en baie de Samborombón au Sud de Buenos Aires et de Montevideo, les locaux n'ayant pas vraiment connaissance de cette course autour du globe, sans escale et sans assistance l'aident à réparer son bateau et celui-ci repart de plus belle ! Il brise son isolement radiophonique le 9 Avril et, le 13 Avril, et les journaux londoniens reçoivent la nouvelle : il vient de passer le Cap Horn ! La presse lui fait éloge sur éloge, et se prépare à accueillir son héros, le plus rapide à faire le tour du globe ! Il commence à redonner ses vraies positions le 4 Mai et se trouve près des îles Malouines au large du Sud de l'Argentine, il fait cap droit sur l'Angleterre !
Mais quelque chose le tourmente depuis quelque temps, il n'y a pas d'autres issues possibles… Tous ses concurrents étant hors course pour le tour du monde le plus rapide, il doit gagner, et il va gagner ! Alors que n'importe quel marin sur Terre verrait cette nouvelle comme une bénédiction, Crowhurst lui, voit ça comme un drame qui s'annonce… S'il franchit la ligne en tête, tous ses journaux de bord seront épiés et sa supercherie sera dévoilée. Comment résister face au lot de journalistes qui lui poseront tout un tas de questions sur son parcours à l'arrivée. A lui la honte, la ruine et tout ce qui s'ensuit ! Il sombre alors dans une folie mentale et Donald devient un esprit tourmenté… Il écrit dans son journal de bord : “A présent, c'est à toi, à ton tour de jouer. Je n'ai nul besoin de prolonger le jeu. Quand je l'aurai décidé j'arrêterai de jouer…”
Le 10 Juillet 1969, un paquebot, le RMV Picardy croise sur sa route un multicoque, seulement gréé de sa voile d'artimon battant au gré du vent. Il est 7h50 du matin heure locale, et nous nous situons à environ 1800 milles nautiques au Sud-Ouest de l'Angleterre ! Tout l'équipage s'étonne de croiser un voilier sur un tel endroit de la planète et essaye donc de le joindre par radio. Rien, aucune réponse… Mais le skipper du multicoque doit sûrement être simplement endormi au sein de son rafiot. Trois coups de corne de brume sont tirés afin de réveiller le marin de son sommeil, toujours rien… L'équipage du paquebot lit alors le nom du voilier inscrit sur sa coque : Teignmouth Electron. Un canot est jeté à la mer avec quatre hommes à son bord pour aller secourir le skipper du multicoque qui est peut-être toujours conscient dans sa cabine mais dans l'impossibilité de se lever ! Le second capitaine, Clark grimpe alors au sein du voilier, rentre dans la cabine mais ressort en faisant juste un signe des plus inquiétants… Il baisse son pouce vers le bas, le bateau est vide, désespérément vide… Pourtant quelqu'un y a vécu encore très récemment, il reste de la vaisselle à nettoyer dans l'évier et de vieilles canettes de lait concentré trainent encore sur le sol de la cabine… Teignmouth Electron, une nouvelle énigme vient d'apparaître des méandres de la mer. Mais tout à coup, au sein du paquebot, quelqu'un daigne se souvenir de ce fameux nom de bateau ! Une coupure presse du Sunday Times est alors sortie et l'on peut y apercevoir le nom de tous les participants ainsi que le nom de leur embarcation, et parmi ces noms, un certain Teignmouth Electron skippé par Donald Crowhurst, le futur vainqueur du tour du monde le plus rapide à la voile, en solitaire et sans escale ! Le RMV Picardy effectue alors un jour de recherche du marin disparu proche de l'endroit où l'épave errante de son bateau a été retrouvée, mais sans succès, le corps du malheureux Crowhurst ne sera jamais retrouvé… “C'est fini, tout est fini. C'est la fin de mon jeu, la vérité a été révélée.” seront ses derniers mots écrits dans son carnet de bord, laissant peu de doutes sur la nature tragique de sa fin de vie, se jetant probablement par-dessus bord après s'être rendu compte qu'il ne pourrait pas assumer son futur démasquage de son aventure frauduleuse… Il laisse derrière lui Clare sa femme, et ses quatre enfants… Pour la triste anecdote, lorsque Crowhurst a baptisé son bateau, la bouteille de champagne ne s'est pas brisée ! Prémonitoire…
Chichester, l'illustre marin britannique a dit de Crowhurst, lors de la découverte de son faux voyage autour du monde : “C'est tragique mais on ne triche pas avec la mer, moi je ne le considère pas comme un marin !”, mais quelque temps après, ce même Chichester revient sur sa position après avoir lu le vrai journal de Crowhurst resté dans l'Atlantique et après avoir compris le piège refermé sur lui-même qui n'avait d'autre échappatoire que ce mensonge. Il exprime : “C'est peut-être la plus belle aventure maritime du siècle…”
La découverte de la supercherie et du drame Crowhurst sera vécue comme un électrochoc national : tout d'abord, avant même l'histoire de la duperie, un homme est mort, poursuivi par ses hontes. Ensuite, tout le monde s'est fait duper par ce petit jeu et les anglais deviennent alors méfiants sur les réelles performances des marins de cette course. Mais enfin, et surtout, une autre désillusion a été associée à ce mensonge : il s'agit du dernier concurrent dont je n'ai pas encore parlé, Nigel Tetley.
Tetley est un sud-africain de 44 ans convaincu, tout comme Crowhurst du potentiel des navires multicoques. Certes, à l'époque, la fiabilité de ces navires est nettement moindre que celle des monocoques, mais ils permettent d'aller plus vite. C'est un risque à prendre, qu'Eric Tabarly saura sublimer au même moment en construisant son mythique Pen Duick IV… Son bateau lui sert même de lieu d'habitat à l'année avec sa femme ! Ancien lieutenant de la Royal Navy et ayant combattu l'Allemagne Nazie durant la Seconde Guerre Mondiale, c'est un marin très expérimenté qui s'élance défier les océans le 16 Septembre 1968 de Plymouth ! Sur mer, il avance confortablement tout en profitant tout de même des plaisirs maritimes comme les joies de la pêche. Il réussit même durant son périple à pêcher et à hisser un requin de plus de 2m sur le pont de son bateau. Même s'il subit une lourde dépression en fin d'année 1968, souffrant de solitude, Nigel repart de plus belle début 1969 jusqu'à franchir le Cap Horn le 18 Mars, devenant ainsi le premier marin à franchir le Cap Horn sur un trimaran. Après avoir souffert des conditions dans les mers du Sud, Tetley sera soulagé de remonter vers le Nord dans des zones plus calmes de l'Atlantique. Mais pour autant, ses problèmes ne sont pas terminés, son bateau se détériore à petit feu. Au même moment, il apprend que Donald Crowhurst, parti un mois et demi après lui, navigue dans les même temps que lui. Les experts prédisent une arrivée très serrée entre Tetley et Crowhurst dans la course au tour du monde le plus rapide. Pas de temps à perdre pour Tetley qui pousse délibérément son bateau dans ses retranchements sans prendre le temps de le réparer pour ne pas perdre de temps sur Crowhurst.
Or vous l'avez compris, Crowhurst n'a jamais quitté l'Atlantique et ses positions sont totalement factices, Tetley se bat donc avec un fantôme et est très largement en tête de la course la plus rapide, mais il l'ignore totalement. Se sentant menacé et sans prendre le temps de réparer les blessures de son navire, son bateau file à toute allure mais commence à exprimer des signes très sérieux de faiblesse… Le jour du 19 Mai, il fait face à une terrible tempête au large des Açores et affale ses voiles pour préserver son bateau des terribles dangers. Il va se coucher mais est réveillé par un grand craquement sourd. Lorsqu'il met un pied en dehors de sa couchette, il constate qu'il a de l'eau jusqu'aux genoux ! C'est trop tard, son navire est en train de sombrer ! Il prend alors le temps d'envoyer un Mayday aux bateaux environnants avant de grimper dans son radeau de survie. Il est récupéré quelques temps plus tard par un bateau ayant reçu son appel de détresse, mais son trimaran Victress est perdu à tout jamais dans les fins fonds de l'Atlantique, à environ 1 000 milles de l'Angleterre. Il est passé tout proche de son rêve de tour du monde à la voile sur son multicoque mais n'a pas réussi à le concrétiser, la faute à un bateau trop endommagé pour être autant poussé à bout… Il n'était pourtant qu'à 20 jours de rentrer à Plymouth en bouclant son tour du monde… Ce fait de course laisse ainsi la première place promise à Crowhurst pour le tour du monde le plus rapide, mais vous connaissez la suite de l'histoire… En signe de compensation et de consolation, le comité de course lui offrira 1 000 livres sterling qu'il réinvestira aussitôt dans la construction d'un nouveau trimaran pour pouvoir conclure enfin un tour du monde dont il a tant rêvé ! Malheureusement, il n'arrivera jamais à réunir tous les fonds nécessaires pour la construction de son nouveau bateau. Ce fait là, plus le fait qu'il ait coulé pour rien car était largement en tête du Golden Globe Challenge vont le mener à se suicider. Après avoir disparu mystérieusement quelques jours plus tôt, il sera retrouvé pendu à un arbre le 2 Février 1972 près de Douvres, en Angleterre. Ses anciens compagnons de course Chay Blyth et Robin Knox-Johnston viendront assister à l'incinération de leur ami.
Robin Knox-Johnston justement, nous l'avions laissé au Cap Horn, entamant sa remontée de l'Atlantique mais se faisant rattraper à très grande vitesse par Bernard Moitessier ! Or, vous savez que parmi les autres concurrents de la course, il ont tous ou vont tous sans exception devoir abandonner la course. Robin Knox-Johnston est donc le seul marin en capacité de franchir sa ligne d'arrivée au large de Falmouth. Les images de ce marin d'exception franchissant la ligne d'arrivée font froid dans le dos, nous pouvons apercevoir son bateau Suhaili dans un piteux état, la coque remplie de rouille et toutes les voiles tachées par le temps et les conditions de météo inhumaines qu'il a dû vivre et vaincre… Il est le seul participant à franchir la ligne d'arrivée de cette compétition en terminant l'épreuve après 312 jours de mer ! Pour vous donner un ordre d'idée, le record du tour du monde le plus rapide pendant le Vendée Globe est détenu par Armel Le Cléac'h en seulement 74 jours, soit 4 fois moins de temps que le navigateur anglais.
Il remporte donc les deux prix décernés par le Sunday Times, à savoir le gros globe doré promis au premier arrivant, mais également les 5 000 livres sterling promis au participant ayant été le plus rapide ! Mais apprenant la triste histoire de Donald Crowhurst, celui que l'on n'appelle pas encore Sir Robin Knox-Johnston fera preuve d'un geste de très grande classe en offrant ces 5 000 £ à la famille de Donald Crowhurst. C'est plus tard, à la suite de sa victoire en équipage au Trophée Jules Verne en 1994 après 74 jours de mer qu'il sera anobli par la reine. Il ne quitte jamais de très loin le monde de la voile, allant même jusqu'à participer à la Route du Rhum 2014 à l'âge de 75 ans et terminant à la troisième place de sa catégorie de bateaux.
Pour revenir au Golden Globe Challenge, l'édition de 1968 restera très longtemps comme la seule édition de cette course, et a désormais laissé place au Vendée Globe ou au BOC Challenge, renforçant ainsi le mythe de course fondatrice pour l'époque. Le BOC Challenge justement, course créée en 1982 par un certain Robin Knox-Johnston…
Mais en 2018, pour célébrer les 50 ans de la course pionnière de 1968, une nouvelle édition est organisée ! La seule différence est que le départ et l'arrivée auront lieu dans le même port pour tous les concurrents qui devront alors partir du fameux ponton des Sables d'Olonne, lieu de départ du Vendée Globe. Le départ a été donné le 01 Juillet et tous les concurrents se sont alors élancés vers les mers du Sud avec tout le matériel d'époque, c'est à dire que les bateaux devaient respecter les standards de la fin des années 60, que les navigateurs n'ont eu droit à aucune communication par satellite et que leurs calculs de position se sont effectués via un sextant ! Le vainqueur de la course est lui aussi un marin d'exception, en la personne de Jean-Luc Van Den Heede finissant le trajet en 212 jours et 23 heures, soit environ 100 jours de moins que son illustre prédécesseur parti en 1968. Une nouvelle édition s'élancera d'ailleurs des pontons des Sables d'Olonne cette année, le 4 Septembre 2022.
Cette course restera à tout jamais comme une course pionnière et fondatrice de l'illustre époque du Tour du Monde à la voile. Ces neufs aventuriers n'ont jamais pu, tous ensemble, se réunir et se retrouver, pourtant, il y a bien un endroit où ils ont tous une place pour le restant de leur vie, au Panthéon des marins d'exception !